Narratologie — La notion de Retcon

La continuité rétroactive, plus communément appelée retcon (pour retroactive continuity dans la langue de Shakespeare), est une technique de narration qui consiste à modifier, compléter ou réinterpréter des éléments d’un récit déjà établi afin de répondre à un besoin scénaristique ultérieur.

Imaginons une série télévisée dans laquelle un personnage est présenté, dès le premier épisode, comme étant fils unique. Plus tard, pour enrichir l’intrigue ou créer un rebondissement, les scénaristes introduisent soudainement un frère aîné, jusque-là jamais mentionné. Dans la nouvelle version de l’histoire, ce frère a toujours existé : il n’avait simplement jamais été montré ni évoqué. Les épisodes passés demeurent inchangés à l’écran, mais la continuité narrative est réécrite pour intégrer ce nouvel élément.

De manière très simple, on parle de retcon lorsqu’un détail ou un pan de l’intrigue, absent des intentions initiales, est ajouté après coup et traité comme s’il avait toujours fait partie de l’histoire. Il convient de le distinguer d’une autre technique narrative appelée « la révélation », où l’auteur avait généralement déjà en tête l’intention d’introduire un élément dès le départ, mais choisit de le dévoiler plus tard.

Les meilleurs retcons sont ceux qui ne contredisent rien et qui enrichissent le récit en apportant des éclaircissements, plutôt qu’en empilant de nouvelles incohérences. Idéalement, il renforce même la cohérence globale du récit.

Même si l’expression de « continuité rétroactive » semble avoir été inventé en 1973 par l’auteur E. Frank Tupper, et approprié par le milieu des comics — à partir de All-Star Squadron n°18 en 1983, puis enfin popularisé sous sa forme abrégée « retcon » à la fin des années 80 —, la technique narrative qu’elle désigne existe en fait depuis bien plus longtemps. Elle est souvent utilisée pour adapter un récit à de nouvelles orientations scénaristiques ou pour développer un univers déjà en place. Elle peut également être un outil de correction, lorsque les auteurs prennent conscience que leur histoire comporte des contradictions ou devient peu crédible.

Il est utile de rapprocher le retcon de notions de narration connexes telles que le « développement sorti du chapeau », qui désigne un élément introduit sans préparation suffisante, ou encore le « cliffhanger défaussé », où une situation bien trop périlleuse pour des personnages est modifiée rétroactivement afin leur permettre de s’en sortir.

Un exemple de cliffhanger défaussé se trouve dans l’anime Dragon Ball Z : dans un épisode, Goku est montré semblant être encore dans le ciel au moment de l’explosion de Namek, avant que l’on ne révèle dans un autre épisode qu’il a finalement eu le temps de trouver un vaisseau.

Beaucoup de retcons sont un peu des développements sortis du chapeau de l’auteur, mais un retcon bien exécuté peut réellement améliorer le récit. L’une des meilleures manières de le rendre acceptable consiste à révéler de nouvelles motivations ou implications pour des événements déjà établis. Les retcons les plus subtils passent parfois inaperçus et peuvent même donner l’impression, rétrospectivement, que tout avait été prévu dès le départ.

Beaucoup de lecteurs considèrent qu’il y a retcon dès lors qu’un élément semble contredire ce qui a été établi auparavant, et y voient la marque d’une intervention artificielle de l’auteur. En réalité, le retcon ne heurte bien souvent pas le canon, mais les attentes et interprétations du public, autrement dit le fanon. Les créateurs les plus adroits fondent alors leurs ajustements sur des lectures moins évidentes, mais néanmoins cohérentes, du matériau existant.

À mesure qu’un récit multiplie les fausses pistes et les retournements de situation, il devient parfois difficile de déterminer si un événement relève réellement du retcon (ce qui impliquerait un changement d’intention en cours de route) ou d’une simple révélation planifiée. Dans certains cas, il est même impossible de trancher sans connaître précisément les intentions de l’auteur — intentions qui peuvent elles-mêmes évoluer avec le temps.

Un exemple ambigu se trouve dans l’arc Buu : Goku affirme d’abord qu’il ne peut probablement pas vaincre le gros Buu, avant de suggérer plus tard qu’il en aurait été capable. Piccolo lui-même semble douter de cette affirmation et lui demande pourquoi il n’a pas essayé, comme si le récit laissait volontairement une porte ouverte. Nous nous situons ici à la frontière entre retcon et révélation.

Le retcon peut également être lié à un deus ex machina. Par exemple, à la fin de Dragon Ball, le dragon Namek Porunga est soudainement capable de ressusciter l’ensemble des Terriens en un seul vœu, ce qui modifie rétroactivement les limites précédemment établies de ses pouvoirs.

Un retcon peut répondre à de nombreuses logiques différentes. Les préquelles, notamment lorsqu’elles sont écrites sans une attention rigoureuse à la continuité, constituent un terrain particulièrement propice à ce procédé. Dans les œuvres s’inscrivant sur le temps long, s’étendant sur dix ans ou davantage, le retcon devient parfois un outil de correction, permettant de résoudre des incohérences, de réévaluer certains choix à la lumière de nouvelles valeurs ou d’adapter le récit à son époque. Et il arrive que cette nouvelle version soit mieux reçue par le public que l’originale.

Certaines techniques narratives permettent également d’expliquer ou de masquer des retcons, comme le « revers de la main » ou la « faute avouée à moitié pardonnée ».

Le revers de la main consiste à évacuer une question sans fournir de justification complète. Par exemple, lorsque Goku demande à Vegeta si son plan consiste à ressusciter tout le monde afin que Gohan et Gotenks affrontent Buu, Vegeta répond simplement « Pas du tout » avant d’évoquer le Genkidama, sans expliquer pourquoi Gohan et Gotenks sont écartés. Le récit passe alors à autre chose, et la question initiale est balayée.

La remarque de Vegeta sur les « soldes de Super Saiyan » quand Goten et Trunks se transforment constitue un bel exemple de « faute avouée à moitié pardonnée », où la série reconnaît explicitement la banalisation d’un élément jadis exceptionnel sans chercher à la corriger.

On peut regrouper les différentes formes de retcon en trois grandes familles.

L’addition consiste à compléter rétroactivement le récit sans contredire les faits établis, en ajoutant du contexte ou des éléments restés jusque-là hors champ. L’altération modifie ou requalifie des éléments existants, parfois en contradiction avec ce qui avait été montré, tandis que la soustraction efface ou ignore purement et simplement certaines parties du récit, traitées comme n’ayant jamais existé.

Quelques exemples de retcons spécifiques (liste non exhaustive)

La discontinuité canonique : des événements passés sont traités comme s’ils n’avaient jamais eu lieu. Par exemple, du point de vue de la Toei Animation, Dragon Ball GT est désormais exclu de la continuité principale depuis l’arrivée de Dragon Ball Super.

Le retcon de Cerbère : il consiste à rendre un événement passé plus grave dans le cadre d’un virage vers un ton plus dramatique. Dans Dragon Ball Super, la culpabilité exprimée par Vegeta envers les Nameks requalifie rétroactivement ses massacres passés en crimes lourds et durables.

Le syndrome Chuck Cunningham : un personnage disparaît sans explication. Exemple emblématique : Lunch, qui cesse d’apparaître sans justification narrative.

Le nœud de continuité : fréquent dans les univers partagés de longue durée, lorsque les auteurs contemporains s’affranchissent de la cohérence interne d’histoires très anciennes et désormais datées (pas d’exemple notable dans Dragon Ball).

Le retcon de l’abomination : la personnalité ou les crimes d’un antagoniste sont requalifiés pour les rendre plus sérieux, plus graves ou moins acceptables. L’Armée du Ruban Rouge, initialement caricaturale, est ainsi réinterprétée comme une organisation criminelle systémique aux conséquences meurtrières.

Le retcon de la révision : modification de continuité ne contredisant aucun élément antérieur. L’origine extraterrestre de Goku, ajoutée sans contredire ce qui avait été montré auparavant, en est un exemple.

La réécriture : un retcon qui écrase explicitement une version antérieure. Le film Dragon Ball Super: Broly (2019) remplace ainsi les origines de Bardock présentées dans le téléfilm Le Père de Sangoku (1990), du point de vue de la Toei Animation.

Le développement rétroporté : la caractérisation passée d’un personnage est ajustée pour correspondre à sa version actuelle. Dans le manga Dragon Ball Super, Bardock est montré faisant un vœu pour ses enfants et sauvant Granola enfant, modifiant sensiblement sa caractérisation antérieure.

Le changement de nom soudain : un nom est modifié et traité comme s’il avait toujours été ainsi (aucun exemple notable dans Dragon Ball).

Le retcon orwellien : une version antérieure est implicitement effacée au profit d’une nouvelle. Trunks annonce d’abord C-19 et C-20 comme les androïdes destructeurs, avant de ne plus les reconnaître et d’identifier C-17 et C-18 comme la véritable menace, sans correction explicite.

Le retcon cosmique : un événement interne à l’histoire altère la réalité elle-même. Le voyage temporel de Cell transforme ainsi l’objectif initial qui était de vaincre C-17 et C-18, en fausse piste.

Le retcon « Vous vous souvenez du nouveau ? » : un personnage est introduit comme ayant toujours existé. Tarble, le frère de Vegeta, apparaît pour la première fois en 2008 et est traité comme un membre établi de la famille royale saiyenne, malgré son absence totale de mention dans Dragon Ball Z.


Sources :

allthetropes.org

tropedia.fandom.com

mythropes.fandom.com

https://www.merriam-webster.com/wordplay/retcon-history-and-meaning

https://heykidscomics.fandom.com/wiki/Retcon

Henry Jenkins – Convergence Culture : Where Old and New Media Collide (2006)

Umberto Eco – Lector in Fabula (1979)

Gérard Genette – Palimpsestes : La littérature au second degré (1982)

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